BEYOND THE STYX "Divid",
CRIPPLED BLACK PHOENIX "Sceaduhelm",
ARMORED SAINT "Emotion Factory Reset",
THE MOON AND THE NIGHTSPIRIT "Seed Of The Formless",
VANIR "Wyrd"
Il existe dans la vie professionnelle des moments où l’on sent que les choses commencent à dérailler. Rien de dramatique au départ. Des petites habitudes. Des manies qui s’alourdissent. Des obsessions naissantes. Puis un jour, quelqu’un s’aperçoit que le problème est devenu structurel.
C’est ainsi que le Grand Ordonnateur de nos chères Aux Portes du Metal prit une décision radicale. Finis les congés estivaux. Terminées les siestes à l’ombre des scènes de festivals. Adieu les terrasses, les plages et les apéritifs prolongés avec les célébrités du monde du Metal.
Cette année, toute la rédaction était convoquée à l’Université d’Été, appelée bizarrement, "Aux Portes Close du Metal", pour un stage intensif de remobilisation professionnelle placé sous la direction du très redouté JeanMich’Hell, le coach de droit divin. L’endroit choisi, glauque, économique, placé bien loin du bar de la plage auquel tous les protagonistes avaient l’habitude de se retrouver lors des précédentes éditions.
Face au coach, un chantier colossal, et comme arpettes une bande de bras cassés, passablement démotivés par l’exercice de la chronique, mais l’Homme disposait d’une carte blanche full crédit et d’une motivation sans égale.
Ced, lâché des censeurs institutionnels, donc seul en première ligne face aux énormités scolaires de ses camarades piètres rédacteurs, devait maintenant apprendre qu’un dictionnaire couplé à un Bled n’était pas une forme de dictature érigée par notre délicieuse société de consommation. Le Diable Bleu suivait un atelier intitulé « Moi, mon œuvre et les autres : ou comment redécouvrir l’existence d’autrui ». Vince participait à un module expérimental sur la différence entre vacances et disparition administrative. Philippe tentait une première cure de désintoxication consistant à rester plus de quinze minutes sans enlacer son boîtier photo. L-Red s’exerçait à retrouver un fil relationnel équilibré par des jeux de rôles où elle devait laisser répondre ses interviewés, et ainsi trouver une respiration nécessaire, avant de poser les 24 questions suivantes. John l’informaticien, le petit bleu de 112 kilos-bit, suivait un séminaire de réconciliation entre les notions de débit et de stabilité. Bane venait de chroniquer son premier album post années 2010 émanant d’un groupe d’artistes encore puceaux. Quant à Kabet, il était désormais placé sous surveillance après avoir commencé à détecter des imperfections chez certaines chanteuses Metal, symptôme inquiétant d’un esprit devenu excessivement critique.
Au milieu de ce challenge organisationnel, notre fiévreux JeanMich’Hell au bord du clash, imposa un exercice inattendu qu’il espérait salvateur. Fermer les yeux. Respirer. Écouter. Et laisser Fires in the Distance faire le reste.
Depuis ses débuts tonitruants sous la forme d’un projet solitaire jusqu’à son évolution en véritable groupe, Fires in the Distance a construit une identité immédiatement reconnaissable au sein du death doom mélodique moderne. Après Echoes from Deep November et surtout l’excellent Air Not Meant for Us, dont le succès a considérablement élevé les attentes, Circadian Promise arrive avec la lourde mission de confirmer les promesses sans se contenter de les répéter.
La première surprise vient de l’orientation générale du disque. Là où son prédécesseur semblait souvent enveloppé dans une brume émotionnelle permanente, Circadian Promise met davantage les guitares au premier plan. Les riffs gagnent en présence, le poids des compositions se fait plus tangible, sans jamais sacrifier les qualités atmosphériques qui constituent l’ADN du groupe. La mélancolie demeure omniprésente, mais elle avance désormais à visage découvert.
Dès Of Radiance and Levitation, Fires in the Distance met en place son ambition. Le morceau est tout simplement splendide. Son développement progressif, son rythme mesuré et surtout cet arpège récurrent apparaissant après le deuxième couplet ouvrent une porte vers l’une des plus belles séquences émotionnelles entendues cette année. La lumière y traverse constamment les nuages. Les claviers et les guitares semblent flotter dans les airs tandis que Brendan Hayter, nouveau guitariste et chanteur, impose immédiatement sa marque grâce à des interventions claires d’une remarquable élégance.
Puis déboule To You, Author of My Fade. Probablement un des sommets de l’album. Son riff introductif possède cette qualité rare qui permet à une mélodie de paraître à la fois triomphante et profondément mélancolique. Fires in the Distance touche ici à quelque chose de précieux, quelque part entre Insomnium, Katatonia et les grandes heures du death Melo scandinave. Les passages chantés par Hayter apportent une dimension presque céleste tandis que les guitares déploient une émotion constante sans jamais tomber dans la facilité.
À ce moment précis de l’écoute, JeanMich’Hell interrompit l’exercice.
— Ced, combien de fautes as-tu comptées dans le livret ?
— Réponse laconique tout en mâchouillant sa souris : "Aucune !".
— Bien. L’album fonctionne.
Les participants reprirent alors le chemin de la méditation forcée.
Lightless Days of a Songless Bird poursuit l’ascension avec une élégance toute gothique. Son riff principal évoque les plus belles heures de Paradise Lost tandis que son ambiance crépusculaire développe un sentiment de résignation douloureuse. Plus loin, By This Time Tomorrow ralentit le tempo et plonge pleinement dans une esthétique doom. Les guitares y respirent, les mélodies prennent leur temps et le solo signé Johan Reinholdz ajoute encore davantage de profondeur à une composition déjà remarquable. La fin du morceau devient dantesque.
L’un des points forts majeurs de l’album réside dans sa gestion des contrastes. Les passages les plus délicats côtoient des séquences nettement plus agressives sans jamais donner l’impression d’un collage artificiel. Claviers, pianos, nappes atmosphériques et guitares dialoguent en permanence pour construire un paysage musical cohérent. La production participe pleinement à cette réussite en offrant à chaque élément l’espace nécessaire pour s’exprimer et se densifier avec les autres instruments. Ainsi, le merveilleux Once the Silence Takes Your Place, avec plusieurs passages fascinants et une utilisation originale des synthétiseurs, possède à lui seul un concentré de ce pouvoir de sidération. Monumental, indispensable comme un sourire, un pont entre un cultissime Countless Skies et un Omnium Gathering de la meilleure époque.
Tout converge vers le sublime. Pourtant, les parties vocales extrêmes apparaissent parfois moins marquantes que sur l’album précédent. Certaines interventions manquent à peine de personnalité tandis que l’ombre immense d’Air Not Meant for Us plane constamment au-dessus de l’ensemble.
Fires in the Distance demeure inspiré sur l’ensemble de la galette. L’ultime morceau, Agonal Dreaming, vient le rappeler avec éclat. Le piano, les cordes, les guitares et les accélérations finales s’assemblent dans une conclusion d’une beauté solennelle. Tout semble s’élever lentement vers une lumière lointaine avant de disparaître dans l’horizon. C’est magnifique, poignant et profondément sincère, recommandé aux fans du Grand Omnium Gatherung. Sans doute ma piste préférée, mais il est dur de choisir....
Lorsque l’écoute prit fin, JeanMich’Hell observa la salle. Le silence avait gagné. Un silence rare, pour de tels bavards, une respiration presque sacrée.
Celui que laissent les albums capables de suspendre momentanément le bruit du monde. Circadian Promise n’atteint peut-être pas tout à fait les sommets émotionnels vertigineux de son prédécesseur. Il est un peu plus direct, un peu plus lourd, parfois moins enveloppé de mystère. Mais il conserve intacte cette capacité à marier puissance et mélancolie, violence et beauté, lumière et obscurité.
Et si JeanMich’Hell devait finalement retenir une seule leçon de cette université d’été, ce serait peut-être celle-ci : Certaines thérapies de groupe coûtent une fortune et ne remplacent jamais la frustration du bar de la plage. D’autres tiennent dans six morceaux et cinquante minutes de musique et parviennent encore à susciter la passion chez les chroniqueurs les plus aigris.
Tracklist de Circadian Promise :
01. Of Radiance and Levitation 02. To You, Author of My Fade 03. Lightless Days of a Songless Bird 04. By This Time Tomorrow 05. Once the Silence Takes Your Place 06. Agonal Dreaming
Ps : Extrait du rapport de fin de stage de l’Université d’Été des "Aux Portes Close du Metal".
Document validé par le Grand Ordonnateur. Rédigé sous la supervision de JeanMich’Hell, Coach de Droit Divin (CDD), Formateur Certifié en Optimisation de Chroniqueurs Défaillants.
Objectif du séminaire : Identifier les comportements à risque susceptibles d’affecter les performances rédactionnelles de l’équipe.
Résultats des audits individuels :
Ced Anomalie détectée : relation conflictuelle avec la langue française depuis qu’il n’est plus sous surveillance. Diagnostic : considère l’orthographe comme une suggestion. Atelier suivi : "Le Bescherelle, cet ami qui ne vous veut aucun mal". Résultat : progression encourageante. A réussi à écrire "Eivør Pálsdóttir, délicieusement mélancolique" sans assistance respiratoire.
Le Diable Bleu Anomalie détectée : ego mesuré à 9,8 sur l’échelle de Dio. Diagnostic : tendance à se citer lui-même lors de conversations dont il est absent. Atelier suivi : "Découvrir que les montagnes ne tournent pas exclusivement autour de vous". Résultat : échec complet. Demande désormais un atelier de perfectionnement.
Vince Anomalie détectée : disparition prolongée entre mai et septembre. Diagnostic : confond vacances, fest-estival, retraite anticipée et activité professionnelle. Atelier suivi : "Reconnaître son lieu de travail sur une mappemonde". Résultat : en cours d’évaluation. Sujet actuellement introuvable.
L-Red Anomalie détectée : réalise des interviews où les questions représentent 97 % du temps de parole. Diagnostic : enthousiasme chronique ITW. Atelier suivi : "Laisser finir les réponses sans poser quatre nouvelles questions". Résultat : premiers progrès observés chez les interviewés.
Philippe Anomalie détectée : relation fusionnelle avec son appareil photo. Diagnostic : parle à son boîtier plus souvent qu’aux êtres humains. Atelier suivi : "Vous pouvez poser votre appareil cinq minutes sans avoir peur qu’on vous le vole". Résultat : crise d’angoisse après trois minutes quarante-sept.
John Anomalie détectée : débit internet émotionnel instable. Diagnostic : pense qu’un redémarrage résout tous les problèmes de la vie. Atelier suivi : "L’être humain n’est pas un routeur". Résultat : lignes de codes toujours en cours de déchiffrage.
Kabet Anomalie détectée : esprit critique en augmentation préoccupante. Diagnostic : a récemment trouvé une faiblesse chez une chanteuse Metal. Atelier suivi : "Apprendre à aimer les défauts". Résultat : soupçonné de récidive.
Bane Anomalie détectée : fascination pour les groupes ayant moins de vingt ans d’existence. Diagnostic : comportement juvénophile musical. Atelier suivi : "Le Metal existait avant Internet". Résultat : refuse toujours d’étudier les groupes nés avant l’invention du smartphone.
Conclusion générale : Après trois jours de travaux pratiques, d’ateliers collaboratifs et de privation volontaire de bar de plage, l’ensemble des participants présentait encore des symptômes sévères. Face à cet échec relatif, JeanMich’Hell prit une décision désespérée : faire écouter Circadian Promise de Fires in the Distance.
Contre toute attente, les effets furent immédiats.
Le Diable Bleu la ferma durant huit minutes. Ced fit semblant de ne pas voir la faute dans l’intitulé du stage "Aux Portes Close du Metal". Vince réapparut. Kabet osa enfin parler de Mylène Farmer, plaisir coupable, inavouable jusque là et source de tous ses démons. Philippe regarda ailleurs que dans son viseur. Bane trouva un bout d’intérêt à un groupe ayant plus de 50 années d’existence, un petit groupe disparu dénommé Black Sabbath. Et même L-Red ne posa aucune question à son dictaphone pendant un morceau entier.
Les analyses démontrent que Circadian Promise, album excellent au demeurant, possède des propriétés apaisantes encore inexpliquées par la science. Le programme de remobilisation fut donc abandonné. JeanMich’Hell apaisé, devient enfin fier de sa troupe relancée pour la rentrée.
Les participants furent déclarés irrécupérables mais musicalement réceptifs. Le Grand Ordonnateur valida le rapport, le rangea dans un tiroir portant la mention "Causes perdues" et ordonna la réouverture immédiate du bar de la plage. L’été pouvait enfin commencer, Amies lectrices et Amis lecteurs à la votre.