En 2018, j’avais conclu ma chronique de Firepower avec les mots suivants : "Firepower reste donc une
bonne surprise. A tel point qu’il serait peut-être même souhaitable qu’il soit
le dernier album du Priest (...) Disons juste que je doute qu’il puisse
faire bien mieux que cela. Ainsi, sa carrière se terminerait de façon tout à fait
honorable avec l’un des meilleurs disques qu’il ait sorti depuis le fameux Painkiller qui marqua tant les esprits". Six ans plus
tard, Invincible Shield, dix-neuvième album de l’indéboulonnable formation
britannique, vient me donner tort. Oui, Judas Priest était capable de mieux. Ce disque en est la
preuve.
Octobre 2023 : le Priest annonce la couleur avec son
single Panic Attack, 100% Judas. Du petit bruitage synthétique juste
avant le couplet rappelant Turbo (l’intro au clavier également), aux guitares
old-school, en passant par le chant aigu et conquérant de Rob, sans oublier les
duos de grattes (avec un petit solo supplémentaire après l’ultime refrain,
très Painkiller dans l’esprit), tout cela sur un tempo enlevé et une
section rythmique puissante... Les Anglais envoient un message : ils ne sont pas revenus pour ramasser
les pâquerettes. Certes, le refrain est un peu concon... mais si vous réfléchissez
bien, des titres efficaces et même devenus cultes avec ce type de chorus, on en connait
d’autres (Breaking The Law non ?).
Passons à ce qui saute aux oreilles lorsque l’on
démarre l’écoute de ce cru 2024. La qualité et la puissance du son.
Andy Sneap a produit la bête et a (encore) fait du super boulot. Les guitares
sont sublimes et la batterie de Scott Travis me régale. En terme de production,
cela me rappelle la claque que je m’étais prise avec Painkiller à
l’époque. Ensuite, il y a ce démarrage surprenant car il ne présente pas un,
ni deux... mais trois titres rapides et percutants d’affilée ! Après Panic
Attack, c’est The Serpent And The King qui déboule et lui aussi rappelle le
bon vieux temps, une sorte de croisement entre Defenders Of The Faith et Painkiller.
Après deux pistes qui décoiffent, on se dit que les British vont ralentir le tempo mais
pas du tout, la chanson titre arrive, avec son riff heavy jusqu’au bout du médiator,
soutenue par une petite double grosse caisse qui va bien... Mais que se passe-t-il ? Ils ont
mangé du lion ou quoi ? C’est probablement l’un des débuts d’album les
plus heavy de la discographie du Priest. Cinquante ans après leur premier
méfait, on peut dire que ça surprend ! Mais surtout, ces compos sont entraînantes,
bien écrites, convaincantes... absolument pas ridicules ! Tipton (bien
qu’absent des concerts à cause de la maladie de Parkinson), Faulkner et
Halford signent, à eux trois, tous les nouveaux morceaux et le trio semble
sacrément inspiré. La partition n’est évidemment pas novatrice mais la
recette est maîtrisée et d’une efficacité redoutable. J’insiste : les
riffs et solos me semblent ici d’un niveau supérieur à ceux que l’on pouvait
entendre sur beaucoup d’albums précédents.
Autre élément immédiatement remarquable :
Halford. Comment fait-il pour chanter ainsi à soixante-douze ans ? Sa prestation
est étonnante. Il retrouve ici une puissance et une aisance que je ne lui soupçonnais
plus. Ecoutez The Serpent And The King notamment... Je vais même vous confesser une
pensée peu reluisante : je l’ai trouvé tellement bon sur ce titre que je me suis
demandé s’il n’y avait pas eu "triche". C’est mal, je sais... mais c’est
incroyable. Quel remède, quelle cure de jouvence, quel sortilège ou autre tour de magie
peuvent expliquer une telle forme ? En tout cas, sorcellerie ou pas, chapeau ! Le Metal God me scotche
et cela participe grandement à la bonne impression que laisse Invincible Shield.
Revenons aux nouvelles compos maintenant. Après un début
aussi tonitruant, Judas Priest calme un peu le jeu et diversifie le propos (tant mieux,
un quatrième titre heavy/speed dans la foulée, ça aurait fini par lasser). On aura
le droit à des mid-tempos oscillant entre hard et heavy, parfois bien lourds (Devil In
Disguise avec son riff 80s et sa batterie proche d’un Metal Gods, Trial By
Fire plus épique et sombre avec ses belles harmonies de guitares en intro, Escape From
Reality et son refrain entêtant), parfois plus enlevés ou légers
(l’excellente Gates Of Hell, Crown Of Horns le titre le plus calme et
mélodique de la galette avec, au programme, mélodie entêtante et chant plus
posé de haute volée). Il y aura aussi du metal plus vigoureux avec As God Is My
Witness (la double grosse caisse et les guitares me rappellent un peu Hard As Iron sur
Ram It Down ou Leather Rebel sur
Painkiller) et un court morceau direct et entraînant nommé Sons Of
Thunder au refrain fédérateur "Let’s ride... all night... sons of thunder !"
avec des gang vocals assez inhabituels pour le Priest (on les verrait plus
chez Accept). Giants In The Sky ressort un riff bluesy
emprunté aux seventies et conclut la version "normale" de l’album avec classe (on notera un
passage acoustique très sympa en milieu de parcours). L’édition deluxe comprend
trois titres bonus : Fight Of Your Life joue aussi la carte des 70s et m’a convaincu.
Vicious Circle est plus rentre-dedans, c’est du heavy classique avec gros riff... pas mal
mais l’album propose des choses plus marquantes dans ce style. La surprise vient de The
Lodger, très différent de tout le reste, moins metal, avec une ambiance
inquiétante, un aspect quasi opera rock (presque AliceCooperien)... Etonnant.
Invincible Shield est d’une qualité
inespérée pour un groupe de heavy classique à ce stade de sa carrière. Un
peu comme Firepower... mais en mieux. Halford est impérial, les
riffs sont excellents, Faulkner signe ses meilleurs solos depuis qu’il a
intégré le groupe... l’ensemble est robuste, metal, sans négliger quelques
influences hard rock. Le son est brillant. Puissance, énergie et mélodie sont au
rendez-vous et beaucoup de compos pourraient intégrer la setlist de la prochaine tournée
sans la ternir. Je suis donc obligé de déclarer que le meilleur album depuis
Painkiller (1990), c’est bien Invincible Shield (je trouve qu’il surpasse
aussi quelques œuvres des 80s comme Point Of Entry, Turbo ou Ram It Down).
Bien sûr, il reste classique et arrive après des disques qui ont marqué
l’Histoire. On n’est donc pas forcément "bouleversé" à son
écoute. Mais il synthétise assez bien tous les visages (ou presque) de Judas
Priest sur plusieurs décennies (il ne lui manque pas grand-chose, une jolie ballade
peut-être, une compo plus majestueuse comme Rising From Ruins sur Firepower).
Quel autre groupe légendaire peut se vanter de faire aussi bien aujourd’hui ? Ne cherchez
pas, c’était une question rhétorique.
Tracklist de Invincible Shield
:
01. Panic Attack 02. The Serpent And The
King 03. Invincible Shield 04. Devil In Disguise 05. Gates
Of Hell 06. Crown Of Horns 07. As God Is My Witness 08.
Trial By Fire 09. Escape From Reality 10. Sons Of
Thunder 11. Giants In The Sky
Titres bonus de l’édition limitée :
12. Fight Of Your Life 13. Vicious Circle 14.
The Lodger